CRÉER AVEC LES NOUVELLES TECHNOLOGIES

INTERVIEW DE ISABELLE HERVOUËT
PAR CÉLINE VIEL

Et si Gulliver, au lieu de prendre la mer, embarquait pour un voyage virtuel ? Sans trahir l’esprit du roman de Jonathan Swift, la compagnie SKAPPA ! offre une vision actualisée des aventures du héros tour à tour trop grand ou minuscule, désespéré de ne jamais trouver sa juste place dans le monde. Ce spectacle propose un travail où l’image née du travail croisé du théâtre d’ombres et des nouvelles technologies joue un rôle déterminant. Une occasion pour nous de questionner l’invasion du tout numérique au sein de la création théâtrale. Entretien avec Isabelle Hervouët, metteur en scène et co-directrice artistique de SKAPPA !

Votre compagnie, fondée en 1998, a développé un travail qui fait de l’image la matière première du processus scénique…
SKAPPA ! est né de ma rencontre avec Paolo Cardona, et dès le début nous avons axé notre travail de manière à jeter un pont entre les arts plastiques et les arts scéniques. Paolo a une formation de scénographe à l’origine. Par la suite, il a travaillé avec une compagnie italienne de théâtre d’ombres, le Teatro Gioco Vita, qui privilégiait les créations expérimentales. De mon côté, j’ai d’abord mené une formation à l’école des Beaux-arts d’Anger, puis je suis entrée à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts de la marionnette de Charleville-Mézières. Nos deux parcours nous ont donc conduits des arts plastiques à la scène ce qui explique que l’image est un matériau prédominant dans l’écriture de nos spectacle. De ce point de vue, « Uccellini », créé en 1998, a été comme un manifeste, parce qu’il nous a permis de poser les fondements de notre esthétique. Dans ce spectacle, il n’y a pas d’histoire à proprement parler, c’est plutôt la mise en scène d’un processus de création avec des moyens que nous avons réduits à ce qui nous semblait essentiel : on y voit une peintre qui réalise son autoportrait en partant de l’empreinte d’une main. Un peu de terre, quelques pigments, une éponge, de l’eau… ce que nous avons théâtralisé, c’est le mouvement qui va permettre de faire évoluer l’image première, celle de l’empreinte de la main. Elle va se muer en poisson, devenir femme, oiseau… sans jamais se fixer en tableau. « Uccellini » raconte l’art dans son essence, comme force vitale. C’est une façon de peindre primitive et joyeuse. Par la suite, nous avons élaboré des techniques de l’image plus complexes, mais ce qui est déjà dans ce premier spectacle, c’est le lien très charnel que nous cherchons à établir entre l’image porteuse de sens, le jeu des comédiens et la présence du public. Il y a bien théâtre car nous sommes dans un moment vivant, un temps de respiration commune, et les techniques de l’image, aussi élaborées soient-elles, restent un simple outil.

En 2012, votre compagnie crée « SWIFT ! » qui propose un travail beaucoup plus élaboré sur l’image, mais vous insistez sur le fait que c’est la scène et non la technique qui dirige votre réflexion…
Exploiter les images vidéo sur une scène n’a rien d’intéressant en soi si cela ne s’inscrit pas dans un véritable processus de création. L’utilisation systématique de la vidéo au théâtre intervient trop souvent comme un effet spectaculaire un peu obligé sous prétexte que nous sommes dans une civilisation de l’image. Nous venons des arts plastiques et notre travail nous a conduit à intégrer l’image vidéo et les outils numériques toujours en lien étroit avec la construction du sens de nos spectacles. Pour « SWIFT ! », nous sommes partis d’un questionnement sur les rapports d’échelle, les jeux de proportion-disproportion qui ressortent des mésaventures de Gulliver. C’est une adaptation très libre du roman. Nous revisitons certains épisodes de ses voyages pour les transposer au monde dans lequel nous vivons. Je ne connaissais ce roman qu’à travers les images édulcorées des albums que j’ai pu feuilleter quand j’étais enfant. J’ai découvert, en lisant l’ouvrage dans son intégralité, que Jonathan Swift prenait prétexte des aventures de Gulliver pour présenter une vision très sévère de l’Angleterre du XVIIIème siècle. Pour nous, ce fut donc l’occasion d’un retour aux sources qui se traduit concrètement sur la scène par le mélange entre les techniques artisanales du théâtre d’ombres et la poursuite de nos recherches dans l’utilisation des nouvelles technologies. Nous avons imaginé un dispositif qui par sa forme même confronte le personnage à la naissance d’un monde et questionne sa place au sein du monde qu’il cherche à habiter. Sur le plateau, il y a un système de rails circulaires sur lesquelles se déplace un radeau source de lumière qui permet de projeter l’ombre du comédien et des objets. Des écrans se hissent et s’affalent comme des voiles, et reçoivent des films qui confrontent le personnage à la naissance d’un monde qui grandit à toute vitesse et de façon anarchique. L’ombre du corps du comédien devient ainsi le réceptacle d’une ville qui se construit sous nos yeux et qui prend des dimensions terrifiantes car elles défient l’entendement du personnage.

Mais en quoi les aventures de Gulliver ont-elles un sens pour nous aujourd’hui
J’ai été frappée à la lecture de l’ouvrage par le fait que Jonathan Swift a écrit un roman de la colère. Il dénonce tous les travers de la société anglaise du XVIIIème, et fait finalement montre d’une grande misanthropie. Les versions pour enfants gomment le caractère philosophique et politique. Il y a certaines scènes étonnantes peu évoquées : Gulliver visite Laputa, une île flottante où réside l’élite de la population. Cette île se déplace au dessus des villes et impose ses lois au peuple qui habite et travaille sous l’île. Tout a été organisé pour rendre le peuple misérable et impuissant. Des architectes imposent de construire des maisons en commençant par le toit, des agronomes inventent des formes de culture qui font pourrir les récoltes… Le texte de Swift est un pamphlet virulent contre les pratiques absurdes et aveugles de l’homme quand il est exclusivement avide de pouvoir et de conquête. Le dernier endroit où se rend Gulliver est peuplé par des chevaux exceptionnels, doués de sagesse qui commandent une race d’animaux répugnants qui se révèlent être des humains. L’inversion des rapports permet ainsi à Jonathan Swift de se demander où se loge notre humanité. On trouve dans ce roman une mine inépuisable d’images et de situations qui ne sont pas sans lien avec l’aveuglement auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Les voyages de Gulliver sont des rencontres avant d’être des voyages, et l’occasion pour lui de comprendre où est sa responsabilité. Les dégâts qu’ils causent ici et là, nous les avons transposés en questionnement sur notre propre relation à notre environnement. D’où l’amoncellement de déchets de toutes sortes sur le plateau. Ils sont le fruit de notre fabrication, nous envahissent, et l’homme ne s’y reconnaît plus alors que c’est bien lui qui l’a créé.

Compte tenu de la complexité des nouvelles technologies utilisées actuellement au théâtre, le travail scénographique ne risque-t-il pas de supplanter la dramaturgie telle qu’on la concevait jusqu’à maintenant ?
Au fil des créations, nous avons expérimenté des techniques nouvelles, mais jamais la recherche technologique n’a été une fin en soi. Il existe des compagnies qui ont développé un travail très élaboré avec des chercheurs, une recherche sur le processus de fabrication des images, ce n’est pas notre cas. Nous utilisons la vidéo et l’informatique comme nous ferions avec un pinceau ou un crayon. C’est toujours ce que nous cherchons à raconter qui guide le travail. C’est la scène et non l’outil technique qui prime. Il est vrai que les nouvelles technologies imposent des contraintes importantes au moment de l’élaboration d’un spectacle. Il n’y a pas l’écriture d’un texte qui préexiste seul à la création d’une scène, c’est une écriture de plateau. Les actions du comédien, les images, les effets de lumières, et la musique avancent ensemble. Mais paradoxalement, le temps de la technologie est plus long que celui de l’humain. Quand tout le monde est réuni sur le plateau, la technologie rend plus compliqué le travail d’improvisation. Si une idée nous vient, le logiciel que nous utilisons ne répond pas toujours immédiatement à notre attente. La séquence que nous voulons monter va exiger alors un nouveau travail de programmation, et il faudra attendre la séance suivante pour poursuivre l’écriture de la scène. Nous avons utilisé des logiciels qui n’étaient qu’au début de leur exploitation et que nous avons développés. Les projections vidéo sont des images mais aussi des sources lumineuses.

Mais que devient l’acteur au sein de ce dispositif ? L’art du comédien, traditionnellement fondé sur l’interprétation d’un personnage, n’est-il pas complètement remis en question ?
Pour nous, le comédien fait partie de l’image, mais il ne lui est pas soumis. C’est un véritable duo entre la technique et la personne présente sur le plateau. Notre formation au théâtre d’ombres et d’objets nous a donné l’habitude d’interagir de manière très physique, quasi organique avec nos partenaires de jeux que sont les objets, les images, la lumière, la musique. Les interprètes de nos spectacles ont donc une conscience vive de la forme qui est donnée à voir, savent se laisser traverser par une image, capturer un morceau de vidéo, ou au contraire prendre le devant de la scène. L’acteur n’obéit pas pour autant au dispositif technique. Il est au contraire très actif. Ce n’est pas le rythme des images qui guide l’œuvre. Le temps du spectacle reste avant tout celui du comédien et de sa relation au spectateur. L’introduction des nouvelles technologies pose sans doute de manière plus aiguë la relation de l’artifice et du vivant sur scène. Mais j’ai besoin de chair, et le travail consiste aussi et surtout à ce que le vivant ne disparaisse pas.

L’importance accordée à l’image sur les plateaux ne permet-elle pas aujourd’hui de rapprocher les expériences d’avant garde et une forme de théâtre plus populaire ?
Je ne pense pas que le fait d’utiliser les nouveaux outils technologiques relève de l’avant-garde. Désormais, il existe suffisamment d’outils bien développés et accessibles financièrement pour les introduire dans un spectacle sans que cela exige aucune recherche. Je ne dirais même pas que les expériences que certains mènent aujourd’hui avec l’introduction de la 3D puissent être considérées comme des créations d’avant-garde. Cette notion d’avant-garde correspond à des mouvements artistiques orientés autour d’une esthétique et d’une idéologie précises. Je ne sais pas trop ce qui serait d’avant-garde actuellement, et ce n’est pas ce que je recherche. Notre compagnie a fait le choix très tôt de s’adresser au jeune public, mais elle ne lui montre pas des images sous prétexte que ce serait ce qui parle le plus aux enfants. Je me suis tournée vers le jeune public car je me suis sentie très tôt en contradiction avec le milieu théâtral où l’on est souvent entre-soi. La rencontre avec Paolo Cardona a été déterminante car il avait déjà une grande expérience du jeune public. Nos spectacles ne s’adressent pas exclusivement aux enfants mais à un public véritablement élargi qui rassemble le plus souvent plusieurs générations. Nos créations nous ont également permis de sortir des murs traditionnels du théâtre pour expérimenter nos dispositifs dans les écoles ou les crèches. Une crèche, c’est comme un hôpital dans la mesure où toutes les questions sociales, politiques et humaines se posent de façon plus intense qu’ailleurs. Nous présentons un théâtre de pensées et de sensations dans un cadre de proximité qui questionne à sa manière la réalité, ce qui a toujours été le but du théâtre. Dans cette perspective, on peut dire que nous proposons un théâtre expérimental populaire.

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A voir SWIFT !, cie SKAPPA ! & associés
du 12 au 22 avril 2016

 

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Passage à risque…

Pas facile d’exprimer sa rage de vivre quand on est à l’orée de l’âge adulte et que la crise frappe toute la société. Le spectacle intitulé « Au pont de Pope Lick » inspiré d’un texte de Naomi Wallace met en scène des adolescents héritiers de la crise de 29 aux Etat-Unis. On pourrait peut-être trouver là de nombreux rapprochements pour comprendre nos propres ados. Mais si la crise d’adolescence en soi agit comme un invariant, les jeunes sont confrontés à des problématiques nouvelles. Comment cerner « le risque » à une époque où les conduites extrêmes ont tendance à se multiplier ? Entretien avec Yves Buin*, pédo-psychiatre, qui a développé le concept de « normopathie »…
Propos recueillis par Céline Viel

Il est devenu courant d’associer crise d’adolescence et « conduites à risque ». Cette dernière notion vous semble-t-elle pertinente ?
Cette notion ne me choque pas dans la mesure où l’on admet que le risque est inscrit dans le processus de vie. Une vie sans risque n’existe pas, et le terme « conduites à risque » n’est donc pas forcément à prendre au sens négatif. Pour cerner ce qui se passe aujourd’hui, il faut se référer à deux choses. Il y a tout d’abord une certaine invariance de la « crise d’adolescence » : c’est la période de mutation difficile que l’on connaît, pétrie d’angoisses et d’espoirs un peu fous, accompagnée de transformations corporelles très actives, avec une reviviscence de la sexualité infantile. Il faut noter que la puberté démarre de plus en plus tôt aujourd’hui, dès l’âge de 11 ou 12 ans chez certaines jeunes filles, ce qui peut dérouter l’entourage. C’est aussi la période où le jeune doit faire des choix d’orientation scolaires décisifs pour son avenir alors même qu’il est aux prises avec ses tourments intérieurs. Là aussi, il y a sans doute une forme de pression et d’incertitude qui n’existaient pas de la même façon pour les générations précédentes. Mais les changements d’humeur, la métamorphose parfois douloureuse de l’enfant en passe de devenir adulte n’a rien de nouveau en soi. L’idée de « conduite à risque » prend un sens nouveau du fait du contexte social actuel très bouleversé. Nos adolescents sont confrontés à un univers où -soi-disant- tout est possible, or c’est un leurre car les conduites de répression sont omniprésentes.

La question de la transgression est effectivement centrale au moment de l’adolescence, mais il semble justement que la notion d’interdit souffre de l’affaiblissement des repères collectifs…

L’interdit est ce qui nous préserve de l’inconnu et ce qui ouvre à la transgression. On connaît la vieille loi psychologique qui veut que tout ce qui est interdit est désiré. Le paradoxe pour les jeunes est qu’ils sont face à une offre devenue culturelle et massive de produits qu’on sait toxiques. Comment agir et réagir quand on est en quête d’expériences nouvelles et transgressives à une époque où la prise de cannabis par exemple est banalisée ? Ce type de drogues est désormais couramment associé à l’idée de fête, d’expérience collective, et l’impression de transgression est très limitée. C’est ainsi que celui qui veut pousser plus avant la transgression sera conduit aux drogues dures. Et on va passer des conduites dites à risques aux conduites de l’extrême qui mettent véritablement la vie en danger. Les conduites suicidaires ne se limitent d’ailleurs pas à la drogue. On peut évoquer la vitesse. La plupart des morts sur la route sont des jeunes. Mais la mise en danger de soi s’exprime aussi dans l’engouement actuel pour les sports de l’extrême, et il devient de plus en plus difficile de faire la part entre le désir intime des adolescents qui se cherchent et le fait qu’ils répondent aussi à des sollicitations produites par notre société. Dans le lot des nouvelles « conduites à risque », il faudrait évoquer également les addictions au numérique qui sont devenues de véritables pathologies. Internet est vendu comme une possibilité de communication extraordinaire. C’est vrai quand on maîtrise cet outil, mais combien d’adolescents se retrouvent isolés derrière leur écran, incapables de s’en détacher, au point de se trouver coupés du monde vivant au moment même où il faudrait qu’ils s’y confrontent. Ces objets que la société leur offre représentent d’énormes investissements financiers et imposent des normes de comportements nouveaux qui nous échappent totalement. Seulement il n’est plus question de transgression ici. Cette dernière reste bénéfique à partir du moment où elle ouvre un espace de création personnelle. C’est le cas de l’art. Un adolescent fragile subit donc de plein fouet cette nouvelle hypocrisie sociale qui suscite des besoins en même temps qu’elle les réprime.

Vous avez développé le concept de « normopathie ». Ce dernier éclaire également le paradoxe auquel sont confrontés les adolescents…
J’ai développé l’idée que la normopathie est la forme de maladie sociale à laquelle nous assistons dans la mesure les individus tentent de s’adapter à un modèle social opaque qui est celui de la domination. L’organisation sociale d’un groupe a toujours exigé que le sujet se conforme à l’idéal du groupe et consente aux règles instituées. Mais la société capitaliste qui promeut exclusivement le désir de marchandise, et son fétiche, l’argent, tend à gommer l’oppression. Le langage, la pensée, le comportement de l’individu sont normés en vue de la performance et de l’efficacité. C’est le jeu de l’adaptation à toute force qui sert des intérêts strictement économiques et qui nous fait perdre tout pouvoir de contestation. A leur manière des auteurs comme Huxley et Orwell l’avaient déjà discerné. Les adolescents doivent ainsi grandir dans une société qui se dit très ouverte et libre alors qu’elle s’avère terriblement recroquevillée sur elle même et puritaine. On nous parle d’évolution rapide, d’émancipation, mais nous sommes davantage à l’âge de ce que décrit Michel Foucault dans « Surveiller et punir »

On assiste à un essor important de la prise en charge médicale des adolescents. Est-ce que cela signifie qu’un nombre croissant, voire préoccupant de jeunes vont véritablement mal ?
Il est évident qu’un nombre croissant de jeunes ont de plus en plus de mal à se trouver une identité idéale compatible avec une projection de soi réellement créative. Il existe bien sûr chez les chanteurs ou les stars des identifications possibles, mais là encore la société invite à un grand conformisme de pensée. Difficile de s’inventer autre à l’époque d’un tel conformisme. Or, on a besoin de diversité. Mais il est certain que pour les adolescents qui mettent leur vie en danger -et la dépression, ou l’anorexie sont des formes de conduites de l’extrême- il existe une diversification importante des soins proposés. L’intérêt de la psychiatrie est de prendre en charge ce qui a échoué ailleurs. Le thérapeute peut accueillir le jeune sans préjugé, et essayer de comprendre son histoire en fonction de critères qui ne sont pas forcément ceux de la normalité. Son but est de d’aider à réintroduire la vie là où elle n’était plus possible. La diversité des écoles de pensée est bénéfique, car elle permet justement d’éviter l’uniformisation de la pensée.

*Yves Buin est pédo-psychiatre. Outre ses ouvrages sur la psychiatrie (La Psychiatrie mystifiée, L’Harmattan, 2002, Psychiatries, l’utopie, le déclin, Erès, 1999 )il a écrit sur le jazz et a publié plusieurs biographies dont Thelonious Monk (POL, 1988/Le Castor Astral, 2002), Kerouac (Folio, Gallimard, 2006), Céline (Folio, Gallimard, 2009) et Paul Nizan, la révolution éphémère (Denoël, 2012).

L’adolescence un âge risqué ? Petite conversation entre jeunes…
Oui, l’adolescence est un passage chaotique. Non, tous les adolescents ne vont pas mal ! Mais, de fait, ils « s’adaptent », au flou des interdits, aux sollicitations nouvelles… Ils vivent effectivement avec, sans les préjugés qui sont les nôtres, capables aussi de jeter un regard non dénué d’ironie sur les angoisses de leurs aînés. Héloïse, Lukas, Romane et Zoé sont en classe de première. A l’occasion d’une petite conversation informelle, ils ont rebondi sur les mots qui reviennent quand on évoque l’adolescence, et nous livrent librement leur vision des choses, avec toutes ses contradictions…

Conduite à risque ?
Héloïse : ça m’évoque, l’envie de tester ses limites. Une forme de liberté. Je pense à l’alcool, à la drogue. On a besoin de se mettre dans un état où on n’est plus soi-même. C’est pour cela qu’on boit dans une soirée, mais c’est artificiel. Ce n’est pas le vrai « nous ». Moi, j’ai vite trouvé mes limites…
Zoé : Je trouve que c’est justement le contraire. L’alcool nous permet d’être davantage nous-même. On parle sans masque, les barrières tombent. C’est euphorisant de boire à l’occasion d’une soirée car on sait que c’est pour une durée limitée. C’est un espace hors temps où l’on cherche une sensation extrême.
Héloïse : Cela me fait penser aux montagnes russes dans les parcs d’attraction. Une fois monté dans le wagon, on est tout content et excité, mais il arrive un moment où l’on se dit qu’on n’aurait jamais dû monter là-dedans, et c’est trop tard…
Romane : Oui, c’est une manière de rechercher le danger, plus qu’au collège où quand on commence à boire c’est surtout pour imiter les copains, comme pour la drogue. Les collégiens, ils cherchent essentiellement à s’intégrer… Au lycée, ça devient plus banal. Et pour beaucoup, ça ne se limite plus aux soirées. Il y en a qui fument du cannabis tous les jours, dès le matin avant d’entrer en cours. Tout le monde le sait, c’est banalisé. Ce sont surtout les parents qui s’inquiètent. Ils sont plus compréhensifs avec l’alcool, sans doute parce qu’ils boivent eux aussi…

Les interdits ?
Héloïse : Avec mes parents, on est plutôt dans le dialogue. En fait, j’ai appris à leur dire tout ce qui se passe pour les rassurer. Ils s’imaginaient un peu que nos fêtes c’était la débauche… mais pas du tout ! Je préfère leur dire la vérité pour qu’ils arrêtent d’imaginer le pire ! Quand ils me fixent une heure pour rentrer de soirée, je négocie en prenant une petite marge afin qu’il n’y ait pas de stress, et je leur indique toujours par texto où je me trouve. J’envoie d’ailleurs tous les jours un sms à ma mère quand je rentre du lycée. Je prends cette peine, et elle me répond régulièrement par un simple « OK »… ça me rend dingue !
Lukas : c’est parfois un peu hypocrite cette histoire d’interdit. Si on prend la drogue, par exemple, il y en a partout, on peut s’en procurer comme on veut, mais on n’a officiellement pas le droit d’en consommer… ça reste un interdit parce que ce n’est pas légal, mais je suis sûr que si c’était légalisé, les jeunes chercheraient autre chose.
Romane : Si les parents ont moins peur de l’alcool que de la drogue, c’est aussi parce que ce n’est pas légal. Moi j’en connais qui proposent à leurs enfants d’essayer de fumer avec eux plutôt qu’en cachette, ça les rassure…

Prévention ?
Zoé : c’est vrai qu’on est sans arrêt averti des risques, aussi bien pour la drogue, l’alcool, que pour la sexualité. Je trouve que l’information et le dialogue, c’est important. Mais, on sent bien aussi qu’il y a un message derrière. Cela revient à nous dire « ne le faîtes pas » ! Heureusement entre ce qu’on nous dit et ce que l’on vit, il y a une marge. On pourrait avoir l’impression qu’avec toutes ces informations il n’y a plus d’inconnu, mais nous on recherche des sensations. Le discours de prévention, c’est toujours très technique et médical, après il y a l’expérience vraie, la vie…
Héloïse : la prévention, ça joue quand même comme une espèce de morale qui vous imprègne malgré vous. On y pense malgré soi.
Lukas : oui, mais dans certains domaines c’est ridicule. Je pense à ceux qui roulent trop vite en scooter par exemple, ou qui s’amusent à rentrer de soirée à quatre sur leur mob’. Au collège, tous les élèves doivent passer l’ASSR (attestation scolaire de sécurité routière). C’est une blague ce truc ! En deux heures, il faudrait avoir appris comment se comporter sur la route ? Et tout le monde obtient le diplôme…

Réseaux sociaux
Héloïse : Les réseaux sociaux, on s’en sert, mais moi j’ai appris à décrocher. C’est surtout au début, quand on découvre Facebook ou autre qu’on est tout le temps dessus. On réalise vite que ce n’est pas la vraie vie.
Romane : C’est dangereux pour ceux qui s’identifient complètement au personnage qu’ils essaient de se construire virtuellement. Ils s’inventent une personnalité et dépendent complètement du nombre de « like » qu’ils arrivent à obtenir. Ils ont surtout des amis virtuels, et ils ressentent le besoin d’attirer l’attention en permanence. Alors ils se sentent obligés d’afficher toutes leurs activités, mais ils ne sont jamais eux-mêmes.
Lukas : Le danger avec les réseaux sociaux, c’est qu’ils te poursuivent tout le temps. Avant tu pouvais avoir des problèmes à l’école, mais une fois rentré à la maison, c’était fini. Maintenant, tu n’as plus d’espace pour respirer. On peut se sentir espionner.
Héloïse : j’en sais quelque chose : ma mère est DRH et elle va tout le temps regarder sur Facebook le profil des gens avant de les engager.
Zoé : Mais c’est interdit !
Héloïse : Ben oui, mais elle le fait quand même…

Garçons/filles…
Zoé : ce n’est pas évident de définir ce qu’est un garçon ou une fille. On a un peu l’impression d’un troisième genre qui se crée, un genre « neutre ». C’est surement un effet secondaire du féminisme.
Romane : Aujourd’hui les filles qui veulent affirmer leur féminité sont obligées de forcer, d’accentuer leur apparence de femme. Elles se maquillent davantage, sortent les talons et les robes. Mais le problème, c’est qu’elles sont vite critiquées. On les traite de prostituées.
Lukas : j’ai l’impression que c’est plus facile d’être un garçon. Les filles, elles ont leurs règles, elles doivent faire attention à la manière dont elles s’habillent…
Héloïse : oui, les garçons ils ont le droit d’être plus naturels dans la vie de tous les jours. Et ils sont moins en danger. Moi, je me suis mise au Krav maga. C’est une technique de défense utilisée par les forces armées israéliennes. C’est un sport qui me défoule et en plus, je me sens beaucoup plus tranquille quand je prends le métro ! Quand on est une fille, on est obligé d’apprendre à se défendre.

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A voir au théâtre « Au pont de Pope Lick » un texte de Naomi Wallace mis en scène par Anne Courel

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Être fait l’un pour l’autre, ou se faire l’un à l’autre ?

Divorces, mariage pour tous, crise de la famille… la presse a fait de ces questions des sujets de société qu’on traite comme un spectacle plutôt désespérant. « Les Inséparables », adapté d’un texte désopilant de Colas  Gutman, et mis en scène par Léna Bréban, pose la question du divorce avec toute l’irrévérence que peuvent autoriser les mots d’enfants. Cette création nous a donné envie d’ouvrir d’autres perspectives possibles pour penser le couple. Dans son ouvrage intitulé « Le goût de la vie commune », la philosophe Claude Habib*, prend le contre-pied des discours ambiants sur la crise du couple, essayant de saisir la réalité de la vie à deux dans sa durée, avec ce qu’elle exige de douceur, de souplesse, et d’ennui…

Comment est né le désir d’écrire cet éloge de la vie de couple ?
La plupart du temps, le couple est envisagé comme un sujet de société, et nous assistons à des polémiques : faut-il abandonner cette perspective, ou faut-il l’ouvrir et la généraliser ?  Ce qui donne des articles et des émissions sur le déclin du mariage et son éventuelle disparition, ou la polémique sur le mariage pour  tous et  les transformations de la famille. Et puis il y a une parole médiatique autorisée qui véhicule une vision très aride du couple hétérosexuel comme lieu de conflit entre les sexes. Ce qui manquait, c’était une description : l’expérience commune ne se retrouve pas dans l’approche du couple comme sujet de société. Nulle part, je n’entendais parler de ce qui est vécu, dans la durée, jour après jour. A l’heure où l’on évoque sans cesse le vivre ensemble, il n’est jamais question de la réalité de la vie à deux, qui est tout de même l’expérience la plus réelle et la moins idéologique du vivre ensemble. C’est pourquoi j’ai voulu exposer les raisons d’un projet qui est plutôt féminin, ce projet supposé traditionnel de former un couple qui dure, et j’ai voulu faire ressortir le prix d’une vie à deux où peuvent se déployer la douceur, l’attention à l’autre, la souplesse qui fuit le conflit, la paix qui est la récompense de la souplesse mais aussi ce qui la rend possible : la paix qui est à la fois la fin et le moyen de la vie à deux. Ce sont autant d’aspects qui sont souvent passés sous silence, quand ils ne sont pas condamnés, suspects d’entériner la servitude volontaire des femmes. Ce qui m’a d’ailleurs frappée à la sortie du livre, c’est le clivage entre des lecteurs acquis à ma version, et qui me félicitaient d’avoir donné une description exacte de ce qu’ils vivaient, et d’autres à qui cette même image paraissait une utopie inconsistante. Ces derniers m’assuraient fermement que ce dont je parlais n’existait pas. Vérité pour les uns, illusion puérile pour les autres. Pour certains, le couple est forcément synonyme de querelles, de scènes, de conflits, et ils n’imaginent pas qu’une harmonie soit possible, ils n’imaginent même pas qu’elle soit le but poursuivi. Il faudrait être niais pour croire que l’harmonie est un objectif. Dans les réactions des lecteurs, j’ai rencontré une scission radicale entre deux conceptions opposées, l’une pacifiste, l’autre conflictuelle ; ces deux conceptions s’ignorent complètement, comme si elles ne se côtoyaient pas…

Vous prenez pourtant acte de l’accroissement des divorces, et vous admettez qu’il soit parfois synonyme de libération…
Bien entendu. En Angleterre, Milton a écrit un formidable plaidoyer pour le divorce dès le XVIIe siècle, en France Montesquieu fut l’un des premiers en France à plaider contre les liens irrévocables. Il compare la loi chrétienne, qui interdit le divorce, à un supplice. En supprimant le divorce, qui était permis dans l’antiquité romaine, « on fit comme ces tyrans qui faisaient lier des hommes vivants à des corps morts » écrit-il dans « Les Lettres persanes ». Alors oui, je suis conjugaliste, mais cela ne signifie pas que j’approuve l’enfermement, le pourrissement ou le sentiment d’étouffer ! Il existe parfois de bonnes raisons de rompre,  la rupture peut donner un regain d’énergie, un nouvel élan vers la vie et vers les autres.
Cela dit,  aujourd’hui environ 50% des mariages se concluent par un divorce, et ce taux rend perplexe. Ce n’est plus une correction à la marge, qui éliminerait les cas désastreux, c’est la sanction d’un mariage sur deux. Le trouble rejaillit sur l’engagement lui-même. Quand on s’engage officiellement, quand on veut consacrer une union, en même temps on sait qu’on tire à pile ou face. On sait qu’il n’y a plus d’engagement ni de consécration qui tienne. Avec la robe blanche, la bague au doigt et le discours ému du maire et du curé, on a une chance sur deux que le lien soit rompu. On ne peut pas ne pas le savoir. L’argument de Montesquieu était très puissant à une époque où le mariage n’est pas fondé sur l’amour mais sur des intérêts qui lui sont étrangers. L’amour envisagé comme fondement du mariage apparaît plus tard, avec Rousseau qui définit l’idéal romantique, dans lequel nous vivons toujours, même s’il n’est pas en pleine forme. Le mariage d’amour est une première dans l’histoire de l’humanité. Jusque-là l’amour avait été un sujet de comédie et de contes de fée, mais certainement pas une affaire sérieuse. On considérait le sentiment amoureux comme trop instable, trop aléatoire et trop fugitif pour fonder quoi que ce soit dessus, et la famille est une chose sérieuse. Nous avons substitué le libre choix sentimental à cette opposition, jadis évidente, entre la bagatelle et la  vie de famille, entre Eros et Demeter. Suivre l’appel d’Eros, donner des fils à la patrie, c’était deux options opposées : ou bien, ou bien. Nous avons voulu la conjonction des deux. Le libre choix préside désormais à la formation du couple conjugal. Le sentiment s’est mis à compter. Et dans le même temps, progressivement, nous avons cessé d’être liés de manière définitive, ce qui est cohérent. Il n’y a plus d’engagement irrévocable. Nous avons évidemment gagné en liberté, mais cela va de pair avec un affaiblissement de nos passions, qui sont moins assurées d’elles-mêmes. Les passions contrariées sont toujours plus vibrantes que les passions satisfaites. Cela engendre aussi un changement dans la perception de notre responsabilité. De quoi sommes-nous comptables envers nous-mêmes, envers l’autre, et même envers la loi ? De quoi pouvons-nous être tenus pour responsables ?

Vous reliez la manière dont s’affirment aujourd’hui nos désirs de jouissance, de liberté, nos revendications d’autonomie à la difficulté de nouer des engagements durables…
C’est un lieu commun. L’individualisme va de pair avec la peur de passer à côté de ses propres intérêts, et donc de sa propre jouissance. Nos existences sont principalement orientées par la question de l’épanouissement personnel. Quelle est ma vocation ? Quelle est ma place ? Est-ce que je ne risque pas de la manquer, d’être perdant ou perdante ? Est-ce que le fait d’être en couple ne joue pas à mon détriment – soit sur le plan professionnel, soit sur le plan de la satisfaction sexuelle ? On pense en ces termes dès  lors qu’on ne s’inscrit plus dans l’élaboration d’une communauté. Autre difficulté, la place de la sexualité. Quand on se demande ce qui fait tenir un couple, la réponse par la vie sexuelle tend à prévaloir aujourd’hui. Mais si le désir sexuel est indéniablement le point de départ du couple, la vie sexuelle perd forcément le vif de la surprise et de l’intensité au fil du temps. Il faut conclure que la sexualité, malgré tous les plaisirs qu’elle donne, n’est pas un fondement assuré, ni surtout un fondement tenable sur le long terme…

A l’injonction de nouveauté et d’excitation, vous opposez la continuité, et la décision de mettre l’autre au centre de sa vie. Et, paradoxalement, vous ouvrez votre éloge par le thème de l’ennui en affirmant que « vivre à deux, c’est être capable de s’ennuyer ensemble… »
L’ennui que j’évoque ne désigne pas ce sentiment qui s’apparente à l’angoisse, cette chape décrite par Baudelaire, « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle », non. Je veux seulement dire l’ennui comme rumination intérieure, une manière d’être de la pensée sans témoin qui permet le contact avec soi. Cet ennui-là est devenu un bien qui se fait rare. On s’illusionne si l’on envisage le couple comme un remède à l’ennui, un divertissement – au sens de Pascal–  un moyen d’échapper à la solitude… C’est une fausse voie. Le couple ne nous délivre pas de la condition humaine. Il ne préserve ni de la solitude, ni de l’ennui. Mais j’essaie de montrer que la prévisibilité de l’autre, qui est un facteur de l’ennui, peut être aussi la ressource d’un jeu. On sait à quoi s’attendre avec l’autre, c’est ce qui permet de le deviner, de l’approcher toujours plus finement. Parfaire l’entente, c’est s’initier à une télépathie qui  se développe avec le temps. Il me semble que c’est un but possible, en tout cas un effet du couple, s’aimer toujours plus subtilement. S’amuser à se prévoir, s’attendre au tournant. L’habitude a trop mauvaise presse. Ce n’est pas un rideau qui retombe, ce n’est pas un bandeau sur les yeux – à force de se voir, on ne se voit plus –, non : c’est au contraire ce qui permet d’ouvrir les yeux sur des détails plus rares, et de se rendre attentif à des traits ténus, inaperçus à première vue. Au fond cette connaissance du cœur, c’est ce qui était promis dans l’euphorie des premiers temps.

Vous développez une très belle image pour évoquer le désir de vivre en couple : c’est ce que vous nommez « le besoin de l’autre pièce »…
C’est une impression, là encore très banale, que j’ai éprouvé quand je vivais dans un studio. Une impression d’enfermement. Dans une pièce unique, tout est sous vos yeux : tout est là. Et par conséquent vous êtes entièrement là où vous êtes… Avoir une autre pièce, c’est disposer d’un espace virtuel, c’est avoir une pièce où je ne suis pas… Ce n’est pas qu’on veuille  se délivrer de soi. Ce qu’on veut, c’est cesser d’être réduit à soi. La vie à deux ouvre une perspective analogue, elle promet un espacement imaginaire, l’existence d’une autre pièce où je serais aussi chez moi, où je pourrais me rendre si je le désire. L’autre m’ouvre cette dimension magique, un moi où je ne suis pas. Ce qui ne signifie pas que l’intrusion soit de droit. Dans la vie à deux, à part l’indifférence, rien n’est plus préjudiciable que l’indiscrétion.

Vous donnez à la femme un rôle majeur dans la vie de couple…
Je pense effectivement que les femmes sont les artisanes de l’amour durable. S’il y a de la durée, c’est qu’elles le veulent. Créer des liens et les entretenir est une capacité qui leur est propre ; si l’on n’est pas capable de créer du lien, on peut faire autre chose, la vie offre mille autres possibilités, mais on passe à côté d’une part de la féminité. Les femmes éprouvent le besoin de se lier, de nourrir, de soigner – un compagnon, des enfants, ou même moins, un chat, un oiseau. Quand elles y parviennent, elles sont fières d’avoir créé ces bulles dans lesquelles la vie est possible. La capacité de l’accueil est capitale. La femme est l’être capable de créer un milieu de vie autour d’elle, ce qui maintient dans le monde l’espace de la gratuité. Tout ce que les féministes, mais aussi les économistes traduisent en termes d’exploitation, de travail invisible et non rémunéré, on peut le retranscrire en termes de don et de gratuité. Les économistes disent : « there’s no such thing as a free lunch ». Un repas gratuit, ça n’existe pas. Et tous les jours, de tout temps, les femmes ont préparé un « free lunch » à leurs enfants. Le couple et la famille sont un des derniers espaces de la gratuité dans le monde moderne, une communauté qui n’est pas régie par la rationalité économique, même si elle vient la grignoter. Significativement, la modernité tardive a valorisé une nouvelle figure : la femme célibataire qui travaille et qui n’a pas d’enfant. C’est l’antithèse de la vieille fille qui n’a pas réussi à se caser faute de biens, de chance ou de beauté… La célibattante, au contraire, est une femme à qui tout réussit, mais qui choisit de ne se lier à personne, de ne vivre que pour elle. Cet idéal sonne creux. Le panégyrique de l’autonomie sert bien souvent à masquer la difficulté, car il est dur de vivre quand on n’a plus à se soucier que de soi. En fait, les liens conjugaux et maternels sont des expansions de soi. Ce ne sont pas des boulets qu’on traîne, des fardeaux hérités du monde d’hier, c’est l’accomplissement d’aspirations personnelles.

Vous prenez également le contre-pied de la revendication d’égalité au sein du couple chère aux féministes…

La question de l’égalité des sexes est présente en permanence dans nos discours, dans nos représentations, dans les évolutions de notre législation. Or elle n’a pas influé tellement sur le partage des tâches au sein des couples. Il y a là quelque chose qui résiste à notre idéologie. Ce qui résiste, c’est l’expérience. En vérité, dans l’intimité, les égards sont plus importants que l’abstraite égalité. Ce n’est pas l’exact partage des tâches qui importe, c’est l’intérêt qu’on vous porte, ou dont on vous prive. Quand la question de l’égalité des tâches intervient dans un couple, c’est plutôt le signal que quelque chose ne va pas. La division du travail ménager ne peut pas relever d’une injonction d’égalité, fût-elle féministe et bien intentionnée. Cela dépend des aptitudes et des désirs. L’entente dans un couple est un art, une affaire d’attention à l’autre, à ce qu’il désire, à ce qui le harasse. C’est une question d’opportunité, de sens de l’heure et de l’humeur. On n’est pas faits l’un pour l’autre, par une prédestination miraculeuse. On se fait l’un à l’autre. Il ne faut pas laisser le bavardage social interférer dans ce lent processus d’accommodation mutuelle. Car l’entente  est une opération plus délicate que la division par deux.

*Claude Habib est professeur de l’Université de Sorbonne nouvelle. Elle a publié entre autres « Galanterie française » (Gallimard 2006, « Le consentement amoureux Rousseau, les femmes et la cité » (Hachette littérature 1998), «Le goût de la vie commune » (Flammarion 2014)

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« Ecouter l’autisme »

INTERVIEW D’ANNE IDOUX-THIVET PAR CELINE VIEL

Comment partager l’univers d’une personne souffrant d’autisme ? Le Teatro delle Briciole présente un spectacle particulièrement prenant intitulé « John Tammet ». Le « héros », atteint du syndrome d’Asperger nous confronte à sa vision décalée du monde. S’il réagit étrangement à tout ce qui l’entoure, à sa façon, il est bien dans notre monde, et nous prenant à parti, il nous invite aussi à rompre avec nos habitudes mentales. Ce spectacle nous a donné envie d’en savoir un peu plus sur ce trouble. Nous avons rencontré Anne Idoux-Thivet qui témoigne dans son ouvrage « Ecouter l’autisme » de la manière dont l’autisme de son fils a bouleversé sa vie. Muant le jeu en art de communiquer, capable aussi de mettre en question sa propre perception des êtres et de la société, elle partage son cheminement, lucide, sans complaisance, portée par la conviction qu’il est possible d’agir.

Dans votre livre, vous évoquez avec lucidité et amour votre parcours aux côtés de votre fils Matthieu. A quel moment avez-vous pris conscience de son trouble ?
Matthieu était mon premier enfant, et dans mon entourage familial, il n’y avait ni neveu ni nièce de son âge. Je ne pouvais donc pas le comparer à d’autres bébés, mais j’ai pressenti assez vite que quelque chose n’allait pas, sans parvenir à le définir. Quand il a atteint l’âge de deux ans, et surtout au moment où il est entré à l’école maternelle, j’ai pu mesurer le décalage avec les autres enfants. Alors il a fallu se battre pour comprendre et le monde médical ne nous a pas aidés. Les médecins sont restés dans le vague, prétextant  que Matthieu était jeune, qu’il fallait attendre… Face à l’autisme, un certain nombre de pédopsychiatres optent encore pour une politique scandaleuse : celle du flou et du silence. Ils ne révèlent pas aux parents le diagnostic de ce qu’ils considèrent à tort comme une maladie. Il y a tout un courant de pensée d’obédience freudienne qui attribue la responsabilité de l’autisme à la mère… J’ai hélas été confrontée à ce courant. En France, cette approche a « la peau dure ». Il a donc fallu que je me batte avec mon mari tandis qu’une partie de notre entourage familial tissait son déni. Bref, on se sent vite très isolé. J’ai agi dans un premier temps de manière intuitive, en cherchant à stimuler Matthieu, particulièrement à l’aide de jeux et de tout ce qui pouvait lui permettre de surmonter sa déficience à communiquer.

Les formes d’autisme sont multiples. Comment apprend-on à se repérer ?
Les troubles du spectre de l’autisme forment effectivement un continuum caractérisé par des symptômes très variables quant à leur sévérité. Le syndrome d’Asperger, par exemple, ne porte pas atteinte aux facultés verbales : il n’y a ni retard de langage (le niveau de langue est même parfois exceptionnellement soutenu), ni déficience intellectuelle. Certains autistes Asperger présentent même des pics d’habiletés extraordinaires mais c’est rare et il ne faudrait surtout pas réduire l’autisme à ces profils très particuliers.   A l’inverse, certains autistes n’accèdent pas au langage verbal ; ils ont des centres d’intérêt extrêmement restreints, de nombreuses stéréotypies, un défaut total de flexibilité mentale… le tout associé à une déficience intellectuelle. Les comportements inappropriés sont alors très prégnants et constituent un handicap lourd.  Il y a donc presque autant de types d’autisme que de personnes présentant ce trouble. Matthieu, par exemple, a commencé à véritablement parler vers 5 ans seulement mais il ne présente pas de déficience intellectuelle. Ce qui est commun à toutes les personnes avec autisme, c’est un important déficit au niveau des interactions sociales. La communication ne se limite en effet pas au langage verbal. Notre gestuelle, nos postures corporelles, nos mimiques faciales sont des signes faisant sens à chaque instant pour les autres. Or, ce qui définit bien l’autisme, c’est un défaut d’intuition sociale. La personne avec autisme ne peut pas se mettre à la place de l’autre. Elle ne sent pas ce que l’autre attend d’elle et n’est pas capable de décoder ses intentions. Et surtout, elle n’a pas accès à l’implicite, au second degré… ce qui lui confère une naïveté qui en fait une proie facile en société. Un des gros problèmes qu’elle rencontre relève de tout ce qui touche à « la fausse croyance ». Adhérer à des fictions, voire à des erreurs avant de repérer une vérité fait partie de notre cheminement intellectuel courant. Une personne autiste ne parvient pas à intégrer ce fonctionnement. Matthieu est en classe de quatrième où il réussit bien. Mais je suis obligée de lire avec lui tous les livres qu’il étudie en français. Il faut que je l’aide à comprendre le sens implicite à l’aide de schémas ou en lui expliquant bien les relations entre les personnages, car au premier non-dit, il est perdu. Et tout ce qu’il parvient à comprendre, il faut lui apprendre à le transposer dans d’autres contextes.

Vous insistez également sur les troubles liés aux facultés sensorielles…
C’est effectivement un aspect très important de l’autisme qui reste sous évalué en France. Il arrive fréquemment qu’on interprète mal les réactions très angoissées ou violentes des autistes dont l’un (ou plusieurs) des sens est dérégulé. Ce peut être l’ouïe, la réaction à la lumière,  le sens tactile, l’odorat, le goût… Les stimuli reçus sont alors ressentis trop fortement ou pas assez. Quand Matthieu était petit,  par exemple, il n’était pas gêné par les sons très aigus, mais quand il percevait des bruits très sourds et graves, cela pouvait le faire souffrir au point de se taper la tête contre les murs. Ces défauts de modulation sensorielle sont d’autant plus insupportables pour les autistes qu’ils ne peuvent pas mettre de mot sur ce qu’ils éprouvent. C’est très bien montré dans le film « Snow cake » où Linda, la femme qui souffre d’autisme, est hyposensible sur le plan de la vue et du toucher. Elle peut passer des heures à contempler des jeux de lumières, elle peut se rouler dans la neige et en manger de grosses quantités…Ces comportements sont incompréhensibles pour Alex, le personnage qui est amené à partager son quotidien. Mais justement, il apprend à comprendre ses réactions. Vivre avec une personne autiste exige d’être toujours en éveil, et de décupler ses propres fonctions sensorielles pour être à l’écoute et anticiper afin d’éviter les crises.

Vous accordez une importance déterminante au jeu dans le parcours qui a permis à Matthieu de progresser…
C’est chez l’orthophoniste où se rendait Matthieu que j’ai réalisé qu’il était très sensible aux approches ludiques pour pallier son retard de langage. J’ai alors développé intuitivement des activités qui le stimulaient parce qu’il y prenait plaisir, et par ce biais, nous avons pu établir une connivence et l’aider à s’ouvrir et à communiquer. Notre devise familiale c’est « le Je par le Jeu », et nous avons mis au point au fil de son développement des outils qui lui permettaient de progresser tout en surmontant ses phobies. C’est grâce au jeu également que j’ai pu l’aider à identifier ses comportements inappropriés. Dès l’âge de six- sept ans, j’ai commencé à lui expliquer ce qu’était l’autisme. Il est aujourd’hui très lucide sur son trouble. Cette conscience est devenue une arme car il est capable de prendre de la distance, d’identifier ce qui est « normal » ou non, d’expliquer les caractéristiques de l’autisme. Je milite fermement contre toutes les formes de déni qui entourent les troubles du spectre de l’autisme. Le premier impératif est d’informer les familles et les enfants qui en sont atteints. J’ai croisé trop souvent, au titre de formatrice  spécialisée pour les enfants porteurs de handicap, des jeunes et des familles qu’on emmure dans le silence ou le flou de diagnostics jamais clairement dits, alors même qu’ils sont bien posés. Cela ne fait qu’ajouter à la souffrance de ces enfants. Les neurosciences nous ont appris que l’autisme n’est pas une maladie psychiatrique, encore moins une maladie dégénérative. Le cerveau atteint de ce trouble neuro-développemental produit des schémas de pensée atypiques, mais il n’en reste pas moins flexible. C’est justement le travail que nous avons mené avec Matthieu, en essayant en particulier d’assouplir sa tolérance aux changements.  Enfin, le jeu lui convient bien car  ce dernier intègre aussi des règles. Au fur et à mesure du développement de Matthieu, nous avons imaginé toute une série de règlements qui l’aidaient à décomposer les tâches et à enchaîner les actions. Le « règlement de la douche », par exemple, lui a permis d’être autonome au moment de sa toilette. Il y avait aussi des règlements pour dédramatiser ses angoisses… Matthieu a besoin d’un cadrage ferme. Il adore les lois. Cela l’aide beaucoup au collège où il suit une scolarité « normale » en classe de quatrième. Le cadre du collège est sécurisant pour lui car l’espace comme le temps sont très structurés. Ce sont plutôt les interactions sociales au moment des récréations ou dans le temps périscolaire qui s’avèrent les plus complexes, d’autant que Matthieu devient un adolescent…

L’adolescence se présente comme un nouveau cap à franchir ?
Matthieu est devenu très flexible mais l’adolescence est un changement énorme alors nous avons dû l’anticiper avec soin. Nous l’y avons préparé, en évoquant très tôt avec lui, dès la fin de l’école primaire, les changements hormonaux, physiologiques et psychiques qui l’attendaient. De manière surprenante, il a cherché à les anticiper à sa façon. Par exemple, il adoptait artificiellement une voix grave comme s’il était en train de muer. Pour un enfant de 14 ans, il est déjà très grand et il a largement démarré sa puberté. Il a donc fallu que je réinvente des manières de l’apaiser. Nous avons vu ensemble une comédie romantique, « Love Actually » qui présente l’amour sous de multiples facettes, et il a vécu ce film comme une révélation. Lui qui ne supportait plus le moindre câlin a compris que deux adultes pouvaient s’étreindre sans danger. Chez Matthieu, tout doit passer par le prisme de la réflexion. Il ne réagit pas « à l’instinct » comme le ferait un adolescent « neurotypique » (c’est comme cela que les Asperger nous surnomment…). La chance de Matthieu, qui est aussi la nôtre, tient également à son caractère, naturellement doux et paisible. Il ne faut pas oublier que l’autisme ne suffit pas à définir la personne. Chacun dispose réellement d’un caractère unique.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de partager votre expérience en écrivant l’ouvrage « Ecouter l’autisme » ?
J’ai toujours eu un goût marqué pour l’écriture et la littérature. Quand j’ai su que Matthieu était autiste, j’ai ressenti le besoin immédiat de tenir une sorte de journal de bord. C’était une manière de ne pas oublier tout ce que nous mettions en place pour l’aider. Un jour, alors que le pédopsychiatre de Matthieu s’étonnait de ses progrès, j’ai évoqué mon journal, et c’est lui qui m’a conseillé de témoigner. Quand j’y ai pensé plus sérieusement, j’ai cherché à donner à cet écrit une forme différente du journal. J’ai choisi l’abécédaire car je trouvais cela plus ludique et je voulais une forme d’organisation qui ne soit pas linéaire. De plus, cela plaisait bien à Matthieu qui était fasciné par les lettres. Il connaissait toutes les lettres avant de parler… Le livre est paru en 2009, et aujourd’hui mon approche est sans doute plus scientifique. Il y a de nombreuses questions que je n’aborderais plus de la même façon.

Votre approche est en effet souvent très poétique. Elle propose des mots parfois inattendus comme « porte d’entrée ». « Eau », par exemple…
L ‘« Eau » ? J’évoque des aspects de la vie quotidienne dans le livre, et l’eau était pour Matthieu un élément tantôt effrayant, tantôt rassurant. Les gouttelettes de pluie pouvaient générer des crises d’angoisse et une détresse terrible, alors que quand il se trouvait totalement immergé, il se sentait bien… Je pense aussi au mot « sublimer » : nous avons appris à prendre appui sur ce qui ce qui n’allait pas pour le transformer en chose positive. On ne guérit pas de l’autisme car on ne peut pas défaire ce que la nature a fait, mais on peut  apprivoiser le trouble.

Vous précisez d’ailleurs que vous n’êtes pas entrée en guerre contre l’autisme, mais plutôt contre les institutions censées aider les personnes atteintes de ce trouble.
L’expérience que je vis avec Matthieu a bouleversé ma vie et mes centres d’intérêt au point que j’ai décidé de devenir enseignante spécialisée. A l’origine, je suis professeur d’histoire-géographie. Je me suis passionnée pour les neurosciences cognitives et leurs applications pédagogiques, et j’ai suivi une formation afin de pouvoir intervenir dans les collèges et les lycées de l’académie où j’enseigne. J’ai également coordonné une Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire accueillant des enfants présentant des troubles cognitifs.  Je pensais que mon expérience pourrait être profitable à ces jeunes et que ma formation enrichirait en retour mes pratiques à la maison. Contrairement à de nombreux parents d’enfants en situation de handicap, j’avais foi dans notre système scolaire en tant qu’enseignante mais aussi en tant que maman. Avec Matthieu, en effet, nous avons eu beaucoup de chance : il a toujours été accueilli à l’école avec bienveillance et dans d’excellentes conditions.
Mais une fois que j’ai basculé dans l’éducation spécialisée,  je me suis parfois heurtée à une certaine forme d’hypocrisie du système institutionnel. Prenons l’exemple des ULIS : la circulaire de 2010 sur la scolarisation des élèves en situation de handicap indiquait qu’il était « souhaitable » que ces dispositifs ne dépassent pas dix élèves. J’ai  donc démarré avec huit enfants avec lesquels nous avons engagé un travail enthousiasmant et fructueux, mais très vite, le « souhaitable » a ouvert la porte à une hausse des effectifs. J’ai dû m’occuper de treize élèves souffrant de troubles très différents dont certains étaient très difficilement compatibles. Impossible, dans ces conditions, de différencier correctement la pédagogie et de permettre un suivi pertinent des inclusions en classe ordinaire. Pour m’assister, je n’avais qu’une AVS (auxiliaire de vie scolaire) qui n’était pas formée à ces différents troubles (dyslexie, dyspraxie, dysphasie, TDAH, troubles de l’opposition et des conduites, déficience intellectuelle, troubles du spectre de l’autisme…), lesquels cohabitaient au mépris du bon sens car l’institution -dans mon secteur à tout le moins- avait jugé qu’il était moins discriminant de mélanger tous les handicaps afin d’éviter « d’étiqueter » les jeunes. Une nouvelle circulaire en date de 2015 ferme théoriquement la porte à ces dérives en stipulant que le nombre d’élèves bénéficiant du dispositif ULIS « ne dépasse pas dix ». Espérons qu’elle sera suivie d’effets sur le terrain… Il serait vraiment dommage d’arriver à la conclusion que les contradictions du système français sont telles qu’elles finissent par démobiliser ceux qui voudraient agir.

image2*« Ecouter l’autisme », de Anne Idoux-Thivet, Editions autrement (Février 2009)

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