« Mais qu’est-ce qui brille encore au-dessus de nous ?
Le reflet mourant de notre audace.
Lorsque nous l’aurons parcouru,
Nous n’affligerons plus la terre :
Nous nous regarderons.»
René Char, Les Matinaux, « Pourquoi se rendre ? », page 335
UNE ÉPOPÉE DES LUTTES ACTUELLES
René Char, chantre du refus, poète sentinelle, engage à prendre la route par les sentiers, à s’unir au vent, et à s’alimenter en poésie. Le spectacle Les Insomnies de la compagnie La Main d’œuvres retentit sur les planches du Théâtre Dunois comme un acte de révolte. Les mots en embuscade de René Char sont criés, chorégraphiés, improvisés, projetés pour faire éprouver, physiquement, la puissance transformatrice de la poésie. Et si le ciel a pourri, si la terre devient pareille à un ossement sans dévotion, il est urgent de restituer cette expérience radicale de la poésie comme unique montée des hommes.
À l’heure où la planète saigne, les luttes actuelles prônent une forme de réappropriation de l’espace, qui passe par la restauration d’un lien fort avec la terre. On refuse les nouveaux aménagements, qui balafrent les territoires et imposent un changement d’échelle démesuré, pour revendiquer une vie alternative, où, un peu à l’écart, on vit sensible à la pulsation du monde, de la terre et des saisons.
C’est cette forme de résistance, poétique et furieuse en même temps, qui intéresse Geneviève Pruvost, sociologue chercheuse au C.N.R.S.. Des alternatives écologiques aux expériences de sortie du monde marchand, Geneviève Pruvost s’interroge sur ces révoltes contemporaines à l’état du monde. Elle prend le pouls des radicalités autonomes et rurales pour voir comment s’opèrent des conversions non négociables où la politisation du moindre geste engage à sortir d’une chaîne de production infernale pour se libérer d’une servitude un peu trop volontaire.
Geneviève Pruvost a accordé à la Gazelle une passionnante interview où elle dresse le portrait d’un population insoumise, qui se détourne d’espace urbain quadrillé, policier et marchand, pour s’ancrer dans de nouveaux territoires et repenser nos campagnes comme des maquis d’où la lutte s’organise.
Dans Les Feuillets d’Hypnos, rédigés pendant la guerre, dans le maquis de Céreste, René Char livre une parole prophétique :
« Viendra le temps où les nations sur la marelle de l’univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d’un même corps, solidaires en son économie.
Le cerveau, plein à craquer de machines pourra-t-il encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve et d’évasion ? L’homme d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs. »
Si ce feuillet dit quelque chose de l’état du monde contemporain, il est encore des femmes et des hommes qui réinventent un rapport aux choses, où le rêve et l’évasion demeurent, loin d’un monde globalisé et mortifère. Aujourd’hui, cette résistance alternative, qui s’ancre sur les places de Nuit debout ou dans les zones à défendre, comme Notre-Dame-des-Landes, semble affirmer une revendication territoriale forte.
En quoi les luttes d’aujourd’hui ont à voir avec un territoire à défendre ?
Les mots de René Char sont vraiment saisissants. Le monde de la guerre et des machines gagne toujours du terrain sur le monde organique, coopératif, poétique. Cette question du recouvrement total d’un monde part un autre se pose plus que jamais.
Les luttes d’aujourd’hui s’organisent autour d’un territoire à défendre contre une occupation de l’espace extrêmement centralisée et détachée des intérêts et du bien vivre local. Les grands axes, autoroutes, aéroports, lignes de T.G.V., voies rapides qui traversent les centre-villes, tracent des saignées dans le territoire qui ne servent qu’à relier une métropole à une autre, avec un bénéfice réduit pour les populations des espaces traversés. Les territoires ne sont pas seulement à défendre des pesticides et de la pollution : il s’agit aussi d’enrayer une structuration de l’espace qui sert une économie où gens et biens se déplacent à folle allure, tout en faisant fi des populations locales. Et pour cela, on invente une autre manière, où l’économie est relocalisée, d’habiter les territoires.
On peut distinguer deux types de territoires en lutte. Le premier l’est très ouvertement : ce sont les zad, ces « zones à défendre », comme Notre-Dame-des-Landes. Le territoire rural sur lequel de grands groupes BTP ou des municipalités ont mis la main est occupé par toute une série d’opposants qui vont habiter sur place (avec des habitants autochtones qui squattent la maison dont ils ont été expropriés) et matérialiser leur défense du lieu par des chicanes qui ralentissent le trajet des voitures et, le cas échéant, des barricades.
Une autre forme d’occupation du territoire consiste à acheter en réseau plusieurs petits lopins de terre dans des zones non menacées par de grands projets inutiles. Un matin, cette campagne désertifiée se réveille avec un marché de producteurs bio. C’est une version moins âpre, plus progressive de l’occupation du territoire, mais ce type d’occupation est aussi une forme de lutte.
Qu’est-ce que recouvre la radicalité aujourd’hui ?
Le terme de radicalité est très problématique. Comment définir la radicalité quand d’entretiens en entretiens, les personnes que vous pensiez radicales en citent toujours d’autres plus radicales ? La radicalité se définit toujours en comparaison avec des plus et des moins radicaux que soi. Dans mes travaux, je préfère le terme d’alternatif parce qu’il permet d’englober tout un spectre de pratiques sans présumer a priori du niveau de radicalité – qui s’évalue en plus sur le long terme d’un cours de vie. Si les parcours biographiques varient et dessinent des horizons politiques complètement différents, il y a toujours un ancrage solide.
Certains cherchent des façons d’être autonomes et sont dans une critique forte de l’État : ils veulent recréer des communes libres délestées de la mainmise des administrations. D’autres sont à la recherche d’un mode de vie respectueux de l’environnement et moins dans la critique des rouages de l’État qui reste un continent réformable. Pour quelques-uns, l’autre monde est devenu à ce point invivable qu’il s’agit de se créer une niche écologique ultralocale à partir de laquelle l’enjeu est de diffuser du bien-être, de la bienveillance.
En général, ces trois options cohabitent sur un même territoire. Mais une fois engagé du côté des alternatives écologiques, on ne s’arrête plus. Dans ces voies de non-retour, on a des trajectoires très solides. Ce n’est pas sectaire, mais il y a des pratiques actées sur lesquelles on ne revient plus, qui ne sont plus négociables.
J’aime bien l’idée chez René Char qu’il faut aimer le monde pour en penser un meilleur et le vivre au présent. Dans les formes alternatives actuelles, on est loin des idéologies politiques du XIXème ou du XXème qui promettaient des lendemains qui chantent. Et au présent, « Il va falloir changer ma règle d’existence ».
Oui, c’est ici et maintenant. Il y a urgence : on est arrivé à un point où on ne peut plus continuer comme si de rien n’était. Or, qu’est-ce qu’on peut changer le plus rapidement et le plus simplement ? Soi-même ; sachant que soi, c’est parfois aussi un conjoint, des enfants, des amis, des collègues. Ce type de transformation est parfois taxé d’individualiste, surtout du point de vue de notre héritage communiste révolutionnaire qui envisage d’abord un changement structurel d’ampleur. Mais cette tension entre l’individu et le collectif nous empêche de penser. Une nouvelle génération politique, d’inspiration libertaire, ne s’embarrasse plus du projet préalable de transformations systémiques. Il s’agit de changer la vie dans le présent. Or, le plus simple et le plus rapide à transformer étant son environnement proche, donc sa maisonnée, cela oblige à mettre en place une autre manière d’habiter les territoires et d’entrer en relation. Le réseau est fondamental quand on veut vivre en décroissance, avec peu de moyens : la principale ressource devient alors tous les échanges qu’on peut faire avec un réseau d’entraide. La seule condition est de ne pas être misanthrope.
Qu’est-ce qui peut faire de nos gestes des gestes de révolte ?
La politisation du moindre geste, c’est réfléchir en permanence à tout ce que l’on fait, aux effets de chacune de nos actions – et à commencer par ce qui paraît anodin et sans conséquence. Cette réflexion devient abyssale. Tout ce qui nous permet de nous déplacer, d’agir, de manger, de nous habiller est relié à une longue chaîne de production industrielle exploitante et polluante qui nous emmène en Chine, au Bangladesh ou au fin fond de l’Espagne. Avoir conscience de cette chaîne de production, c’est déjà franchir une première étape. La deuxième étape consiste à se demander quels petits gestes produire pour en sortir. On peut alors mettre en place une « politique des petits pas », paradoxalement efficace parce qu’extrêmement modeste. L’effet « boule de neige » fait faire de sacrées avancées – jusqu’au non-négociable. Une fois franchi ce petit geste-là, on passe au suivant et celui d’avant n’est plus questionné.
Et en même temps, quelle course de fond ! C’est énorme tout ce qu’il faut changer.
Qu’est-ce qui permettrait de faire ciment dans cette mosaïque militante et de donner plus d’ampleur au soulèvement ?
Si l’occupation de Notre-Dame-des-Landes dure encore un peu, il se peut que des soutiens insoupçonnés se réveillent, et que cette lutte devienne un catalyseur d’autres frustrations. Les petits territoires alternatifs interconnectés peuvent créer un vrai maillage d’espaces de résistance. Mais ces mouvements sont spontanés, très loin d’une organisation en partis : s’il y a insurrection, elle peut éclater en divers endroits, avec des coalitions improbables.
Si la lutte est tellement liée à un territoire, ne peut-elle s’exercer que dans les campagnes ?
Depuis que j’ai découvert les alternatives rurales et l’abondance qui y règne, je vois peu d’avenir à la lutte urbaine. C’est un espace quadrillé par la police et qui n’a pas les moyens de l’autonomie. L’anarchiste Propotkine, dans son livre « La Conquête du pain », démontre de manière lumineuse que le devenir d’une révolution tient dans sa capacité à pouvoir assurer sa propre subsistance. Le supermarché et les zones commerciales, c’est un asservissement très efficace. Ils sont implantés en général sur les terres arables des bordures de ville. Tout un symbole : c’est le monde paysan qui est éradiqué – et avec lui, un puissant modèle d’autonomie et de polyvalence. Je pense que la révolution est profondément paysanne parce qu’elle est adossée à une économie de la débrouille et à un art de composer dans la durée avec son environnement. La lutte urbaine est liée à l’approvisionnement en supermarché, en objets manufacturés par l’industrie et je ne suis pas sûre que l’industrie soit l’avenir de l’humanité. En tous cas, pas ce type d’industrie-là.
Pour les luttes à venir, une étape importante serait de mettre à l’ordre du jour la notion d’exode urbain.
Est-ce que les mots ont encore le pouvoir de réenchanter le monde ?
J’ai été frappée dans mes enquêtes de voir que beaucoup aiment parler et présenter ce qu’ils font. C’est une hospitalité sur le mode de la conversion par l’expérience. Les mots sont forts, mais ce sont des mots accompagnés de gestes. Ces alternatifs engagent une telle énergie dans la politisation du moindre geste pour détricoter les circuits de production et intégrer quelque chose qui paraisse plus cohérent qu’ils n’ont pas toujours le temps d’écrire leur histoire. Il faut donc des relais, des témoins qui établissent par les mots des passerelles vers d’autres populations en traduisant une très grande radicalité vers une moindre radicalité. Mais ce n’est pas suffisant. Une de mes enquêtées m’a dit que « les gens au milieu du gué » sont aussi très dangereux, parce qu’ils empêchent la bascule. L’entendre m’a heurtée et touchée parce que, justement, je suis au milieu du gué. Et ce milieu du gué ne me laisse pas tranquille. Dans mon petit monde urbain, je suis dans ce processus de politisation du moindre geste. Mais à un moment, il y a des sauts à faire.
« Quand s’ébranla le barrage de l’homme, aspiré par la faille géante de l’abandon du divin, des mots dans le lointain, des mots qui ne voulaient pas se perdre, tentèrent de résister à l’exorbitante poussée. Là, se décida la dynastie de leur sens.
J’ai couru jusqu’à l’issue de cette nuit diluvienne. Planté dans le flageolant petit jour, ma ceinture pleine de saisons, je vous attends, ô mes amis qui allez venir. Déjà je vous devine derrière la noirceur de l’horizon. Mon âtre ne tarit pas de vœux pour vos maisons. Et mon bâton de cyprès rit de tout son cœur pour vous. »
(René Char, Fureur et mystère, « Le Poème pulvérisé », « Seuil », page 255)
René Char, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1983
Le marteau sans maître, page 52
Fureur et mystère, « Feuillets d’Hypnos », page 204
Fureur et mystère, « Le Poème pulvérisé », pages 254, 255
La Parole en archipel, « Au-dessus du vent », page 401, 410
*« Ecouter l’autisme », de Anne Idoux-Thivet, Editions autrement (Février 2009)